Les Bonnes Manières (As Boas Maneiras)

Une belle surprise que ce film brésilien inclassable qui explore différents domaines à partir du film de genre : un conte de fées horrifique et politique. En tout cas, un film surprenant, prometteur (bien qu’un peu bancal) et subversif.

Ana est une riche jeune femme enceinte du centre résidentiel de São Paulo. Elle embauche à domicile Clara, femme noire de favela pour s’occuper d’elle le temps de la grossesse. Les deux femmes que tout oppose (Ana blanche, riche et exubérante ; Clara noire, pauvre et discrète) se rapprochent et entretiennent une relation intime. Ana développe un comportement étrange pendant la grossesse : des crises de somnambulisme et des envies de viande crue, notamment les nuits de pleine lune…

Voilà, j’espère ne pas en avoir trop dit sur un synopsis difficile à résumer sans en dévoiler tant le film bouscule les codes et les genres, dans tous les sens du terme.

Les réalisateurs Juliana Rojas et Marco Dutra ont intégré un film d’horreur dans un conte de fées et le résultat est éblouissant. Les Bonnes Manières est découpé en deux parties bien distinctes. La première moitié est absolument sublime avec un mélange bluffant de différentes techniques narratives et un mélange des genres qui apporte de l’étrangeté.

Mélange de techniques, mélange des genres

Le film commence très sèchement, dans la dure réalité sociale d’un Brésil inégalitaire où les riches se réfugient dans des immeubles modernes sécurisés. Une fois contrôlée à l’entrée par un garde, Clara pénètre chez Ana par une porte monumentale digne d’un château fort. Le film bascule alors dans un autre univers : les couleurs pastels, la berceuse de la boîte à musique, le sentiment d’une belle recluse de force dans son château, on est dans l’univers du conte de fée. Mais comme dans tout conte, le danger et la monstruosité guettent. On sent que quelque chose de terrible monte en puissance. Ce sentiment est magnifié par la maîtrise du cadre et l’utilisation du zoom, outil qui peut-être casse-gueule mais qui vient ici augmenter la tension. Les crises nocturnes de voracité d’Ana sont magnifiquement éclairées. Le São Paulo résidentiel moderne et vide devient à la fois paisible et inquiétant notamment avec l’utilisation de matte paintings, vieille technique de trucage où l’on peint un décor dans lequel on intègre une scène.

bonnes manieres

On apprend à un moment qu’Ana a été rejetée par sa famille, de riches propriétaires terriens, à cause de cette grossesse hors-mariage. Cette scène est racontée à partir de dessins mis en ambiance sonore. L’irruption de ce mode narratif et de l’évocation de l’arrière-pays sauvage vient intelligemment casser le rythme et apporter du mystère. Et histoire de bien nous dérouter, les réalisateurs utilisent même un poil de comédie musicale. Moments chantés, couleurs pastels, conte de fée, on pense évidemment à Peau d’âne et Jacques Demy.

Film camp et politique

Le film baigne en effet dans une esthétique « camp », que vient renforcer l’histoire d’amour homosexuelle et la formation d’une famille particulière. Plus largement, le film joue sur les contrastes. En traitant des questions de classe, « races », genre, Les Bonnes Manières est, de l’aveu même de ses réalisateurs, un vrai film politique (comme l’ont souvent été les films de genre d’ailleurs). Rojas et Dutra mettent en scène « l’idée que toutes les barrières construites par la société peuvent être remises en question et anéanties ».

Fin de film moins aboutie

On change de film lorsqu’éclate au sens propre la réalité de cette grossesse. Les Bonnes Manières explore alors le film de famille tout en maintenant le fil rouge fantastique. Il faut reconnaître que cette seconde partie est nettement moins intéressante et maîtrisée. Elle apporte du burlesque et de l’humour tout en perdant en force visuelle et en tension. Ce qui nous tenait avec le film d’horreur du début fonctionne moins ici et on se surprend à regarder un peu sa montre. Le film reste néanmoins cohérent dans son côté iconoclaste, apportant une couche supplémentaire de barrières à détruire : celle entre humain et pseudo-monstre.

Malgré cette seconde partie moins aboutie, Les Bonnes Manières est un film qui sort du lot et qui questionne intelligemment des problématiques loin d’être uniquement brésiliennes.

Hasard de la distribution, le film sort en France au moment du triste assassinat de Marielle Franco, militante de gauche radicale de São Paulo : noire, faveliste, mère, lesbienne, féministe et révolutionnaire, telle une incarnation des thèmes du film.

Les Bonnes Manières, Juliana Rojas et Marco Dutra, 2h15

 

 

 

 

Un commentaire sur “Les Bonnes Manières (As Boas Maneiras)

  1. Je n’en avais pas du tout entendu parler jusqu’à présent. ça donne envie de le voir. Par ailleurs, très bonne chose que ce rappel sur le hasard de la distribution.

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