Taking Off

Pour une fois, je ne parlerai pas d’un film récent mais d’un de mes films préférés, Taking Off de l’immense Miloš Forman, disparu récemment. Beaucoup moins connu que Vol Au-Dessus d’Un Nid de Coucou ou Amadeus, Taking Off (1971) est pourtant à mon avis l’un de ses meilleurs films.

Déçu par les hippies

Première production américaine de Forman qui fuit le retour de bâton post Printemps de Prague, Taking Off part de son intérêt pour le mouvement contestataire qui bouscule les Etats-Unis. Avec son compère Jean-Claude Carrière qui signera le scénario du film, ils se rendent à New-York pour rencontrer des hippies à Central Park et Greenwich Village. Ils trouvent des jeunes ennuyeux, plombés par leurs expériences hallucinogènes, plus centrés sur leur petites personnes, la drogue et la libération sexuelle que par un réel changement d’une société qui bouge pourtant autour d’eux.

Pour Miloš Forman, qui vient d’un pays où une jeunesse politisée a tenté de renverser la société totalitaire tchécoslovaque et l’a payé de l’écrasement dans le sang par les chars soviétiques, c’est la douche froide.

Lucidité visionnaire

De cette déception et de la chanson des Beatles She’s Leaving Home, Forman et Carrière imaginent un film sur une jeune fille de la petite bourgeoisie qui fugue chez les hippies, et sur le désarroi qui s’empare de ses parents. En portant un regard européen sur un phénomène étasunien, Taking Off est d’une justesse incroyable sur la réalité du mouvement hippie.

takingoff

Dans une scène extraordinaire, le petit ami hippie de la jeune fille fugueuse, rassure ses parents en leur expliquant qu’il a placé son argent dans des actions Lockheed-Martin (aviation et armement !) et IBM. « C’est ça le futur ».

Géniale lucidité visionnaire ! Là où tout le monde voit dans les hippies une subversion, Carrière et Forman ont compris que ce mouvement porte en lui les germes du futur du capitalisme. Il n’y a qu’à voir d’où sont issus les Steve Jobs et Bill Gates …

Plus libertarien que libertaire, plus porté par le développement de valeurs individuelles que par un changement collectif (contrairement à ce que l’esprit communautaire a pu laisser penser), le mouvement hippie sera très vite récupéré par le système capitaliste à travers la promotion d’une atomisation individualiste de la société et la marchandisation d’une subversion dévitalisée.

Taking Off commence ainsi par une audition de jeunes filles pour ce que l’on imagine une comédie musicale niaise. Trait d’union entre son travail européen (le docu Conkurs de 1964) et ce premier film américain, cette très belle scène annonce la récupération du Flower Power par la société du spectacle. Une scène dans laquelle on aperçoit d’ailleurs Jessica Harper, comme une prémonition de ses futures auditions dans Phantom of the Paradise et dans Suspiria (deux chefs d’oeuvre dont je vous parlerai si vous êtes sages et que vous commentez mon article).

Folie douce

Forman, cinéaste de la liberté, de la folie douce et de la subversion qu’il y a en chacun de nous, qui sait ce qu’il a fuit du régime tchécoslovaque n’est pas ébahi ni par le modèle capitaliste étasunien, ni par sa contre-culture.

Taking 2

 

Le film porte alors son regard non pas seulement sur cette révolution en carton avec laquelle il est lucide mais bienveillant, mais aussi sur des parents désorientés qui tentent de comprendre et de recoller les morceaux avec leurs enfants. Miloš Forman les met en scène s’essayant maladroitement à la marijuana ou au strip-poker, scènes hilarantes pleines de tendresse pour cette génération finalement plus amusante que leur progéniture conformiste et ennuyeuse. Sans être dupe de la révolte de la jeunesse, et en montrant les névroses de leurs parents, il évite finement de jouer le choc des générations qui fut l’une des limites de l’analyse de la révolte des années 60-70.

(Je me souviens d’une interview de cette andouille de Jim Morrison parlant du fossé entre les générations : « Les vieux sont de plus en plus vieux et les jeunes de plus en plus…euh… ailleurs ». Ben non ducon : les jeunes sont aussi de plus en plus vieux. Cette grille de lecture n’est pas pertinente pour penser le changement).

Parents et enfants de Taking Off sont perdus dans cette société. Leurs similitudes cachées les rapprochent, comme le montre la mise en scène passant d’un univers à l’autre par des liens musicaux, ou faisant se croiser les expériences.

Avec humour, tendresse mais aussi mélancolie, Forman signe ici un film doux-amer remarquable d’intelligence, indispensable pour comprendre cette période, en plus d’être un film superbe.

Taking Off, Miloš Forman (1971)

4 commentaires sur “Taking Off

      1. bah c’est dingue ce commentaire, j’etais en train, pendant la lecture de ce court mais passionant texte, d’ecouter eddie goodbye eddie ou goodbye eddie goodbye je sais plus bien ou eddy goodbie eddy, tu vois l’idée en fait ?

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