En Guerre

Malgré des efforts financiers de la part des ouvriers et les bénéfices de l’entreprise, Perrin Industrie décide de fermer le site d’Agen, mettant ainsi sur le carreau 1100 ouvriers (et ouvrières). Décidés à maintenir leur emploi et à faire respecter l’accord de compétitivité conclu avec la direction, les salariés se mobilisent, emmenés par leur porte-parole Laurent Amédéo (Vincent Lindon).

Le film est à la fois malin, bouleversant, prenant et trèèès agaçant. Il est par ailleurs bluffant dans la justesse de la restitution d’une lutte salariale et par la qualité de l’interprétation… mais pas là où le penserait.

Je ne suis vraiment pas fan du cinéma de Stéphane Brizé. J’avais trouvé La Loi du Marché, déjà avec Vincent Lindon, d’une indigence formelle pénible. Le visionnage de la bande-annonce d’En Guerre m’avait rebuté par son montage rentre-dedans facile annonçant un film dogmatique coup de poing. Autant vous dire que je n’avais pas envie d’aller voir ce film.

Je reconnais cependant au cinéma de Brizé d’être un des rares à nous parler du monde du travail et de la classe ouvrière. Celui qui ambitionne sûrement d’être le Ken Loach français partage avec son illustre confrère britannique une pauvreté dans la mise en scène mais aussi une justesse dans l’écriture de ses rôles. Brizé a choisi son camp, celui de la classe ouvrière qu’il dépeint comme Loach avec bienveillance et complexité dans les personnages.

Et puis, mon métier m’obligeant à aller en salle, j’ai été intrigué par un bout de film et me suis pris d’intérêt. J’ai donc réussi à voir le film en plusieurs fois (chose que je m’interdis d’habitude pour respecter l’intégralité d’une oeuvre).

Montrer le monde ouvrier

La tension monte dans l’entreprise au fur et à mesure du conflit obligeant les ouvriers à mener des actions coup de poing médiatisées. On pense alors à la chemise d’Air France, aux Conti ou aux Goodyear. La question de l’image de leur lutte est souvent débattue par les ouvriers et se retrouve au centre du film par le dispositif malin mis en place.

Brizé utilise divers supports pour monter son film : chaînes d’info continue, télé régionale, caméra à l’épaule et même téléphone portable. On passe ainsi intelligemment de l’intérieur du conflit  (débats en AG, négociations avec la direction ou réunions avec le délégué de l’état) à sa représentation extérieure par le prisme des médias.  Une des qualités du film est celle-là, de poser la question de la représentation du monde du travail. Le monde ouvrier et sa conflictualité permanente à bas bruit sont invisibles ; les médias ne s’y intéressent que lorsque ça pète très fort. Il est alors facile de montrer et dénoncer des violences sans jamais en montrer le contexte qui a amené à cette rage. En montrant les deux facettes : représentation médiatique et petite souris en interne, Brizé rétablit la balance pour un regard plus juste sur le conflit social dont seule l’issue violente est médiatisée.

Ce dispositif permet aussi d’intégrer habilement des personnages que la télé interviewe (l’avocate ou le représentant de l’Etat) et que l’on retrouve ensuite en réunion. Le mélange des formats constitue un matériau très souple pour un fil narratif fluide et au rythme tendu.

Justesse des enjeux

De la même manière qu’il pose très bien la question de l’utilisation de l’image dans le rapport de force, le film illustre avec brio les débats internes d’un conflit social. On assiste ainsi aux réunions avec la direction et surtout aux AG où l’authenticité et le naturel des échanges entre stratégies divergentes sont bluffants de justesse. Il y a sûrement eu un grand travail préparatoire mais on sent que les acteurs non-professionnels jouent leur vraie vie. Pour aller plus loin dans ce « cinéma-vérité », les acteurs ont d’ailleurs gardé leurs noms pour leurs rôles. Cela aurait pu sonner faux, avec des hésitations, un jeu théâtral. Pas du tout. Ca fonctionne aussi bien que la superbe scène d’AG dans Land and Freedom de Loach. J’ai été vraiment épaté par la qualité des interprètes, notamment Mélanie Rover qui joue le bras droit CGT de Lindon. A l’inverse, j’ai trouvé Lindon parfois en sur-régime.

en guerre 2

Mais alors qu’est-ce qui cloche dans ce film ?

Tout simplement qu’il est filmé avec les pieds.

Misère de la mise en scène

L’idée de filmer les AG et réunions en captation du réel comme une petite souris est intéressante et permet de maintenir la tension. Sauf que ce système trouve ses limites quand les mouvements de caméra à l’épaule et les cadrages dégueulasses rendent illisible voire inutile l’image. Une longue scène d’AG, magnifique dans la qualité du jeu et des échanges syndicaux, est filmée de derrière un groupe d’ouvriers. Le cadre est à moitié masqué par des têtes, obligeant la caméra à bouger sans cesse pour capter les débats. De même pour la visite de Lindon à la maternité, au cadrage indigent.

Pareil pour la manif, filmée à la sauvette dans la rue et appuyée lourdement par une musique metal qui rend la scène plus embarrassante qu’efficace. Cadrage dans les choux, caméra à l’épaule nauséeuse, travail sur la photo inexistant, on est vraiment au niveau zéro du travail cinématographique.

Cela saute donc aux yeux : les images télés ou de lutte interne, si elles racontent des choses différentes, sont les mêmes formellement. On est dans ce que Peter Watkins appelle la mono-forme, ce qui pose problème politiquement. ici, cette mono-forme est au service d’un discours progressiste ; pas sûr que cela soit toujours le cas.

Voulant sûrement imiter Riff-Raff de Loach, le film se termine de façon incendiaire mais la brutalité du propos tombe un peu à plat. On est captivé pendant tout le film par cette lutte mais les gros sabots bien lourds du film à message plombent une fin qui apparaît baclée. Et puis, que veut-il nous dire ? Que seul le collectif paie ? Ou au contraire, qu’il est battu et que l’initiative individuelle prévaut maintenant ?

C’est le problème du film : une bonne idée de dispositif formel au profit de la parole ouvrière, une attention sincère portée aux salariés, une énergie dans le jeu avec des comédiens amateurs qui nous emporte. Mais également une pauvreté de mise en scène, une faiblesse esthétique et quelques grosses ficelles de film coup de poing.

En guerre, Stéphane Brizé (1h53)

 

 

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