Les Frères Sisters

J’étais intrigué par le fait qu’Audiard déclare ne pas aimer le western en entreprenant l’adaptation du livre de Patrick deWitt. Etrange et intéressant de s’attaquer à un genre que l’on n’aime pas. Pari finalement réussi puisque contrairement à ce que j’ai pu lire ici ou là, Audiard ne fait pas du tout un western.

J’ai eu du mal à rentrer dans le film, la fadeur de la prise de vue numérique me rebutant quelque peu. Je me suis laissé petit à petit prendre par l’histoire en essayant d’oublier l’effet de poisson dans un bocal que provoque le cinéma numérique, et en arrêtant de vouloir comparer aux classiques du genre en 35 mm.

Il faut dire que l’intrigue est superbement menée et à de quoi intéresser : Oregon, 1850, les frères Eli et Charlie Sisters, tueurs à gages très compétents dans leur domaine d’activité sont à la poursuite de Hermann Kermitt Warm, un chimiste qui a inventé une formule qui va révolutionner et faciliter la recherche d’or. Ils sont mandatés par un potentat local chef de bande, le Commodore qui veut récupérer la formule chimique. Un détective, John Morris, est parti en éclaireur retrouver le chimiste pour indiquer sa localisation aux frères Sisters. Mais il va être gagné à l’utopie de Warm qui veut prospecter de l’or et édifier une cité idéale socialiste à Dallas. Les frères Sisters vont aussi se laisser convaincre par ce chimiste utopiste aux allures de … Prophète (tiens tiens).

Interprétation superbe de tout ce beau monde par un casting impeccable : John C. Reilly, Joaquin Phoenix, Rutger Hauer, Jake Gyllenhall et Riz Ahmed (là, pareil, non ce n’est pas un petit nouveau, il suffit de se souvenir de We Are Four Lions qui date quand même déjà de 2010 ou de Night Call).

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Décor Potemkine et théâtre d’ombre

J’ai entendu parler de paysages grandioses et gnagnagna, mais non ! Les paysages (espagnols soit dit en passant) sont secondaires et aperçus le temps de quelques secondes ; on ne voit pratiquement pas la structure des villes en plans larges. Que des bouts de rues, des façades de maisons et quelques pièces des intérieurs. Le summum étant la reconstitution d’une rue achalandée de la babylonesque San Francisco : on est clairement dans un décor Potemkine, de façade. Avec ces quelques éléments de décors ou de bouts de paysages en arrière-plan, Audiard fait… ben du cinéma et nous immerge dans son histoire.

Le film se concentre d’ailleurs presque exclusivement aux personnages, et à leurs visages et c’est en prenant conscience de cela que le film m’est apparu alors intéressant. Gros plans, grain numérique, paysage réduit à son rôle de décor de fond, à un moment, j’ai pensé à Sin City avec son esthétique particulière en incrustation numérique. Le film a fini de me convaincre de ma théorie lors de la scène du bordel-saloon où on déambule clairement dans un théâtre d’ombre, derrière voiles et paravents, dans un espace réduit dont le volume est augmenté par la mise en scène.

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Monde en transition

Voilà, là j’adhère au film et n’ai plus qu’à me laisser porter par cette histoire aux multiples facettes : drame oedipien pour les frères Sisters, entreprise de civilisation du Far West par d’un côté l’utopie de Hermann Kermitt Warm (une référence au groupe anglais 60’S Herman’s Hermits ??) rejoint par le détective Morris, et de l’autre par la volonté d’Eli Sisters de se ranger des bagnoles et de vivre une vie paisible avec une femme, en se laissant gagner par la modernité hygiéniste de la brosse à dents. Il est alors passionnant de voir les rapports de force se faire et défaire entre les quatre, les tensions naître et changer de camp, le balancement entre désir de pacification né de son dégoût de tuer et la nécessaire et très efficace brutalité meurtrière d’Eli. Comme dans un bon vieux Carpenter, le Bien (Warm) et le Mal (Morris-Sisters) s’unissent pour combattre le Pire (les mercenaires du Commodore).

Avec ses personnages traversés par des volontés contradictoires (cupidité-utopie, carrière de tueurs – vie moderne apaisée, etc) le film fait l’évocation d’un monde en transition : finie la conquête de l’Ouest, la Ruée vers l’Or et le capitalisme viennent bouleverser cette société et les frères Sisters doivent s’adapter sous peine de disparaître avec l’Ancien Monde. Comme l’avait fait Sergio Leone avec Il était une fois dans l’Ouest et l’arrivée du train. En plus brillant et subversif.

 

Les Frères Sisters, Jacques Audiard 1h57

 

 

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