Le Grand Bal

Chaque année dans l’Allier a lieu Le Grand Bal de l’Europe : 7 jours et 8 nuits où plus de deux mille personnes se rassemblent pour s’adonner à la passion de la danse sur musique folk/trad européenne.

Que les choses soient claires dès le départ, on n’est pas dans un rassemblement d’identitaires grincheux renfermés sur la glorification sclérosante d’une identité européenne excluante. On est plutôt dans la tendance altermondialiste de la scène trad (comprendre » musiques traditionnelles ») célébrant des échanges culturels joyeux et festifs dans le cadre de ce bal étourdissant.

Les journées sont découpées en ateliers permettant d’apprendre différentes danses et musiques traditionnelles (mazurka, polka, irish, bourrée…), que l’on peut ensuite le soir mettre en pratique lors de grands bals collectifs jusque 2 h du matin, puis lors des afters jusqu’au petit matin.

Il y a quelque chose de réjouissant à voir tout ce petit monde vivre sa passion en une petite communauté très tolérante, respectueuse des rythmes de chacun. A tout nouvel arrivant, on explique ainsi que le camping doit être calme : il y a toujours quelqu’un pour qui c’est trop tôt, ou trop tard. Autonomie, respect, autogestion, bienveillance : on est loin des festoches avec teufeurs avinés et gros bras du service de sécurité.

Autogestion joyeuse

Laetitia  Carton filme tout ce petit monde qui virevolte jusqu’à l’extase ou l’épuisement. On est fasciné par la cohérence, la fluidité de tous ces corps en mouvement dans des danses parfois très complexes, et qui ne s’entrechoquent pas. Mais comment font-ils pour être aussi à l’unisson ? On sent bien que quelque chose de particulier se passe, notamment lors des danses collectives, qu’une intelligence non-verbale opère, que des connections inconnues se nouent qui permettent une autogestion harmonieuse de tous ces déplacements.

Laetitia Carton a choisi de poser une voix-off qui ne soit pas descriptive des images. Elle raconte plutôt des souvenirs et impressions personnels autour de la danse et des bals, et lit aussi des très beaux textes sur le sujet, notamment des écrits de Cyril Collard donnant une portée politique et subversive au moment collectif du bal.

grand bal4

Pourtant, la vision d’ensemble idyllique est parfois mise à mal quand on interroge les personnes. Le film alterne entre immersion vivifiante au milieu des bals, et captation d’échanges entre danseurs/danseuses lors de pauses ou de repos.

Bienveillance et exclusion

Il y est beaucoup question de savoir « qui mène » la danse à deux. Comment chacun-e aime mener ou être mené-e, comment les rapports changent depuis quelques années avec de plus en plus d’hommes qui demandent à ce que la femme mène. On débat sur les différences d’âge : de « vieilles » dames n’aimant pas voir des hommes de leur âge inviter des jeunes filles, tandis que de jeunes hommes racontent au contraire avoir du plaisir à danser avec des personnes plus âgées, qui leur apprennent beaucoup. Il y est évidemment beaucoup question de corps : on a mal, on est fatigué, on se plaint de danseurs-ses qui sont un fardeau, ou au contraire on ne ressent plus de douleur, on vole. La séduction est omniprésente et en débat permanent : on est là pour ça ou pas ?

Il y est aussi beaucoup question de la frustration de ne pas être invité-e : on danse trop bien et donc on impressionne (et pourtant, on crève d’envie qu’une personne croisée depuis des années vienne inviter) ; à l’inverse, on débute, on est gauche et on ne se fait pas inviter. Certain-e-s ne trouvent pas leur place, sont rejeté-e-s à cause de leur faible niveau et préfèrent quitter le bal plus tôt.

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Tout n’est pas donc si bienveillant, chacun vient avec ce qu’il est et des attentes différentes à ce bal,  et le film a l’intelligence d’apporter ce contrepoint-là. Il pèche cependant par deux questions qu’il ne traite pas.

Le vivre-ensemble .. entre blancs.

On est dans un environnement que l’on sent progressiste, altermondialiste. On accueille des groupes et danseurs de toute l’Europe, il y est question de l’accueil des migrants notamment par un groupe italien mais pourtant, à aucun moment n’est questionné que ce grand raout généreux est exclusivement blanc (à de rares exceptions près, surtout du fait de musiciens). On semble très content de partager, on a des idées généreuses mais pourtant l’absence totale de diversité « ethnique » ne semble poser aucun problème pour les organisateurs, les danseurs et la réalisatrice.

Evidemment, on se doute bien que cela ne vient pas d’un choix d’exclusion et que le thème de la musique traditionnelle européenne a beaucoup à voir avec cet entre-soi blanc. Mais on peut regretter qu’à aucun moment cela ne soit évoqué et on aurait aimer savoir si la question s’est posée chez les organisateurs, et si des projets sont en cours pour amener une vraie mixité à ce rassemblement.

Sales gosses ?

Autre chose qui m’a sauté aux yeux : il n’y a aucun enfant. Sont-ils interdits ou les parents font-ils le choix de ne pas les amener ? Y’a-t-il un espace réservé aux enfants pour pour pouvoir librement s’adonner au plaisir de la danse entre adultes ? Dommage que la question n’apparaisse pas d’autant plus que le documentaire s’ouvre par des souvenirs d’enfance de bals populaires ou trad qui ont donné le virus de la danse à la réalisatrice. Cette transmission n’est malheureusement jamais visible au Grand Bal de l’Europe.

 

Le Grand Bal, Laetitia Carton (1h29)

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