Pulp : a film about life, death and supermarkets (film musical # 1)

J’entame une série sur des films en lien avec la musique.

Non, rassurez-vous, pas des films du genre Bohemian Rhapsody dont l’unique motivation semble être la copie conforme avec l’existant, et dont le seul commentaire qui en ressorte de la part des gens qui m’en ont parlé semble être « ah la la, mais machin-truc-Mohamed-là, qu’est-ce qu’il lui ressemble, hein, on dirait vraiment voir Freddy Mercury ». Ok, super, bon ben je regarderai le concert original.

Je commence avec un superbe docu sur le dernier concert de Pulp de retour dans leur ville de Sheffield, et sur le rapport du groupe avec cette ville et ses gens : Pulp, a film about life, death and supermarkets. Certains auront peut être déjà lu cet article sur un autre support ; qu’ils m’excusent de ce honteux réemploi.

Je me souviens de ma première rencontre avec Pulp.

Hiver 96, dans la salle télé de mon internat, nous regardons Nulle Part Ailleurs ; Pulp y est l’invité musical. Jarvis Cocker est flamboyant mais ce grand échalas dégingandé passe mal auprès de mes congénères. Maigre, fringues étranges, dentition britannique, danse suggestive et maniérée… bref, les moqueries et injures homophobes ne manquent pas de pleuvoir. Les « Hou-hou » suraigus de Disco 2000 finissent de convaincre mes codétenus, peu réceptifs à cette musique trop éloignée de leurs canons lourdingues.

Moi ça me plaisait ce que je voyais à l’écran. J’aimais voir ce gars assumer son physique atypique avec une excentricité toute britannique. La désinvolture de ce garçon et la musique de son groupe dégageaient une étrangeté, une fragilité qui me parlaient, à moi, petit étudiant pourtant bien conforme.

J’avais trouvé un groupe qui me parlait, plus que les autres de la vague Brit-pop.
J’aimais la morgue rugueuse et bas du front d’Oasis, leur fierté prolo nordiste et leur lourd rock à guitares. Je raffolais de la musique sophistiquée de Blur, leur attitude de smart-boys jouant aux lads insolents. Je jubilais sur la pop énergique, rigolarde et psychédélique de Supergrass. J’aimais leur style à tous, entre parkas, duffle-coat, Harrington, Adidas, Doc Martens et rouflaquettes… Mais avec Pulp, je tenais quelque chose de plus personnel et profond.

Trop jeune pour avoir vécu la période Smiths, je trouvais en Pulp une session de rattrapage pour ma génération. Un groupe de paradoxes et d’ambiguïté : une musique sautillante en apparence, des paroles sombres, un songwriting à la fois fin et salace, sensible et cru, un leader charismatique qui assume sa singularité avec dignité, en donnant le sentiment d’y jouer sa survie, et sa revanche après quinze ans de galère musicale.

« Le manque de glamour est une faiblesse »

C’est l’histoire de gamins de Sheffield qui montent un groupe pour se taper des filles, sans rien connaître à la musique. Ils mélangent easy-listening, Scott Walker et Burt Bacharach, le disco, la house et une électro-minimaliste. Ajoutez-y une ambiguïté sexuelle à la Bowie-Morrissey, faites chauffer ça dans le creuset d’une ville sidérurgique du Nord et c’est prêt. Avec comme point d’orgue : avoir du style.

concert
Pour Jarvis Cocker, « le manque de glamour est une faiblesse. J’ai toujours été intéressé par le style, mais ma mère ne voulait pas que je porte ces vêtements qui me faisaient rêver, alors je les mets aujourd’hui. » (Les Inrockuptibles, mai 1992)

Pulp cultive également un attachement sincère à Sheffield, une empathie réelle avec leurs habitants dont ils ont partagé les mêmes espérances, les mêmes galères. En 1995 dans le Melody Maker, le journaliste britannique Simon Reynolds parlait de leur «compassion profonde et lumineuse, le genre d’empathie dénuée de tout dédain qui ne vient qu’à ceux qui vivent et respirent la même vie [extra] ordinaire que leurs personnages, qui ont fait l’expérience intime des mêmes ironies cruelles et voies sans issue». (A l’inverse, il qualifiait l’attitude de Blur de « tourisme de classe »).

Middle-class hero et armée des ombres

Mais cette proximité avec le peuple est doublée d’une distinction. On fait partie du peuple des supermarchés, de ceux qui connaissent «les cafards qui grimpent le long des murs de la chambre» mais on se dit que l’on mérite mieux, sans pour autant rêver au mode de vie bourgeois. Le mieux n’est pas dans la classe au-dessus, il est ailleurs, dans un pas de côté qui en appelle à la finesse, à la curiosité intellectuelle, qui intègre du freak. Un pas de côté qui est un étroit chemin entre deux écueils à éviter : le mépris de sa classe d’origine, et une fierté identitaire imbécile qui vous maintient dans la vulgarité.
En ce sens, Pulp parle aux gens simples qu’il fait exister dans sa musique et à qui il autorise un espoir. Mais le groupe s’adresse plus particulièrement à une armée des ombres. Celle pour qui l’album Different Class constitue un nouvel Evangile, le premier titre Mis-shapes, leur cri de ralliement et Common People, leur Manifeste.
Car Pulp, c’est aussi un groupe d’appartenance et d’initiation. Une porte dérobée qui vous fait découvrir le salon speak-easy où se réunissent les gens comme vous, où ils fomentent leur sortie fracassante dans la normalité avec l’intention de s’y installer tout en revendiquant une place particulière.

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Normalité et Sheffield

Le rapport à la normalité, concept omniprésent dans l’oeuvre de Pulp, et l’histoire d’amour avec Sheffield, un film illustre tout cela très bien : le splendide documentaire de Florian Habicht, Pulp : a film about life, death and supermarkets, réalisé à l’occasion de l’ultime concert que le groupe a réservé à sa ville le 8 décembre 2012.
Le batteur Nick Banks, père tranquille, entraîne l’équipe de foot de sa fille pour qui il a obtenu un jeu de maillot neuf, sponsorisé par le groupe. La claviériste Candida Doyle nous parle de l’arthrite qu’elle a du combattre très tôt pour continuer à jouer. Quant à Jarvis Cocker …
Le guitariste Mark Webber déclare en souriant que Jarvis a «le potentiel pour être une personne normale», mais qu’il ne l’est pas. Le chanteur le dit lui-même : « Tout le monde allait à l’école avec des pattes d’éph’, sauf moi. Alors quand j’ai été majeur, je me suis acheté les mêmes chez des fripiers. Les gens m’insultaient dans la rue. Les samedis soir, je devais éviter le centre ville. Il y avait là tous les machos de Sheffield, en T-Shirt même en hiver, ils passaient leur vie à se moquer de moi. Il faut dire que j’étais très grand et très mince, aucun vêtement normal ne m’allait. Quitte à ne pas pouvoir paraître normal, autant jouer la bizarrerie à fond. »

Richard Hawley, le crooner local aux faux airs d’Elvis abîmé du Yorkshire, compagnon de route de Pulp, s’amuse que Jarvis ait pu écrire une chanson sur quelqu’un qui fait la vaisselle (Dishes) alors qu’il ne doit pas l’avoir faite très souvent.

Le documentaire interviewe les membres du groupe mais s’attarde surtout sur l’atmosphère de la ville, son architecture industrielle et ses habitants ordinaires : un kiosquier, un boucher, une chorale de femmes, etc. On mesure alors l’imprégnation du groupe sur cette ville, comment ces « common people » se sont reconnus dans l’oeuvre de Pulp et se la sont appropriée. Tout simplement parce-que, comme le dit Jarvis lors du concert d’adieu, « si Common People est inspirée de quelque chose qui s’est déroulé à Londres, elle n’aurait pas pu être écrite si nous n’avions pas grandi à Sheffield ».

affiche
Les rencontres avec ces gens ordinaires sont très touchantes ou drôles. Le film les rend belles de dignité et de simplicité, comme une chanson de Pulp. Un jeune artiste queer grattant sa guitare dans une friche, nous raconte le calvaire que fut sa descente à Londres. Après quelques semaines dignes de The Old Main Drag des Pogues, il a préféré revenir à Sheffield où il sent plus de bienveillance et d’ouverture d’esprit. Les stéréotypes de la trendy et subversive Londres et du Nord ouvrier agressif en prennent un coup…

Evitant les canons pénibles du documentaire musical, le film lorgne parfois vers l’expérimental et ménage des purs moments de poésie et de grâce, comme dans cette scène où une chorale de vieilles personnes entonne Help the aged dans un dinner digne d’une peinture d’Edward Hopper.

Le film est bien sûr rythmé par des chansons live du groupe ce qui permet de profiter de ce dernier concert fabuleux, sorte de retour aux sources et de reconnaissance à Sheffield. On fredonne alors les chansons en communion émouvante avec ces anonymes pour qui ce groupe a tant représenté.

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