Skinheads, John King

Il y a 7 ans, le 5 juin 2013 mourait Clément Méric lors d’une altercation avec des fascistes. Le grand public s’étonnait que des militants antifascistes partagent les mêmes goûts vestimentaires que des néo-nazis.

Petit retour sur la culture skinhead et évocation du roman de John King judicieusement titré… Skinheads.

Le mouvement skin n’est pas historiquement lié à l’extrême-droite, ni à quelconque tendance politique d’ailleurs. C’est un mouvement britannique d’extraction prolo, antibourgeois, majoritairement blanc né de la rencontre de mods des années 60 radicalisés en hard-mods et des rude boys jamaïcains, dont ils partagent le goût pour la sape, l’élégance du style, la musique et une certaine conscience de classe.

rudy

Fierté Prolo

L’intérêt porté aux fringues et au dressing smart sera essentiel à travers des vêtements emblématiques comme les polos Fred Perry, la chemise Ben Sherman, le Levi’s Sta-Prest, le manteau Crombie, les bretelles, la veste Harrington ou les chaussures Doc Martens. Autant de marques et attributs portés indifféremment aujourd’hui par les différentes tendances se revendiquant de l’héritage skinhead. En opposition aux rockers ou hippies jugés crasseux, il y a chez les skins une forme de fierté prolo : les vêtements marquent une appartenance à la classe ouvrière mais dans la lignée des mods et de leur révolte par l’élégance, être prolo n’empêche pas de bien présenter et d’être propre, quitte à se réapproprier des éléments de la culture bourgeoise. En adoptant la veste de golf Harrington ou le polo Fred Perry (un ancien champion de tennis et ping-pong), le skinhead exprime que rien n’est trop bon pour la classe ouvrière.

Skinhead reggae

Autre marqueur décisif, le goût pour la musique jamaïcaine. Il est toujours déroutant pour un néophyte d’apprendre que les premiers fans blancs de ces musiques seront les skinheads, à qui nombre de morceaux d’artistes jamaïcains sont dédicacés tant ils constituent leur meilleure troupe sur le dance-floor, au point de donner son nom à un genre musical, le skinhead reggae et des labels, notamment Trojan Records.

trojan

Mais le multiculturalisme a ses limites. Le positionnement prolo du mouvement skinhead britannique se double d’une revendication patriotique voire chauvine assumée, d’où le fait d’arborer le drapeau britannique. Les immigrés jamaïcains sont respectés pour leur volonté d’intégration au sein de la classe ouvrière. Par contre, la communauté indo-pakistanaise est vécue comme une menace à l’identité britannique prolo dont les skins se sentent les gardiens, d’où des agressions racistes contre ceux qu’ils appellent les « pakis ». Le groupe de skinhead reggae Claudette and the Corporations dénoncera d’ailleurs cette situation dans « Skinhead a bash them ».

Basculement à l’extrême droite

Pour autant, cette première génération skin des années 60 reste plutôt fidèle politiquement aux travaillistes et le basculement d’une partie du mouvement vers l’extrême-droite se fera à la fin des années 70, avec la génération skin née à la suite du mouvement punk. Un revival skin (en parallèle d’un revival ska) qui s’oriente vers la musique street-punk et oï. Une scène dont une partie continue de porter un héritage antiraciste à travers les festivals Rock Against Racism (ou Fascism), et une autre qui au contraire se tourne vers le Rock Against Communism, entreprise de récupération du mouvement par l’extrême-droite et le National Front.

Ce tournant fasciste ternira le mouvement catalogué facho au grand dam des skinheads revendiquant un marquage antiraciste (SHARP- SkinHead Against Racial Prejudice) ou ceux politisés à l’extrême-gauche et dans les milieux antifascistes (RASH- Red ans Anarchist SkinHead) Pour mieux les différencier, il convient désormais de dire boneheads pour les skins fafs.

Finalement, les skinheads sont un peu des rescapés anachroniques d’un monde et d’une époque industrielles, un mouvement refusant une post-modernité capitaliste décrétant que la classe ouvrière est morte, et qui leur impose de rejoindre la classe moyenne. Les skins se vivent en somme comme les derniers représentants de la classe ouvrière britannique blanche. De cette résistance que le discours dominant veut rendre archaïque découle leur ambiguïté que dépeint John King dans son roman de 2012.

John King est l’un des meilleurs écrivains actuels de/sur la classe ouvrière anglaise dont il connaît et décrit très bien les subcultures skinhead, punk, hooligan, etc.

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Skinheads est immergé dans cette culture et ses codes. Le soin attaché au style et aux fringues est permanent mais on y parle aussi foot (Chelsea surtout), fierté prolo, pub, baston, et évidemment musique.

On y suit Terry, de la première génération de skins, celle du Spirit of 69 attachée aux musiques jamaïcaines (ska, blue-beat, rocksteady) et son neveu Ray plus porté vers la Oi et le punk. A travers eux, ce sont deux pans de la musique skinhead qui sont référencés tout au long du roman et en naviguant dans ce mouvement, on touche aussi aux rockers, aux soulboys, aux mods.

Ce sont ainsi plus de 70 titres qui imprègnent le récit et lui donnent réalisme et musicalité. On se surprend à fredonner les classiques cités (Liquidator, Skinhead Girl, Symarip, Cockney Rejects), et à vouloir chercher les autres titres inconnus, pour les écouter en lisant.

Ambiguïté

L’auteur a un peu tendance à se prendre pour Orwell ; malheureusement, un Orwell à la sauce Michéa qui aurait plus développé sa tendance conservatrice qu’anarchiste.

Le roman souffre alors parfois des réflexions conservatrices de ses personnages. En assimilant question sociale et question raciale ou en rejetant en bloc le modèle bourgeois, ils en viennent à honnir tout ce qui semble selon eux porter atteinte au bien-être de l’ouvrier blanc, y compris des avancées sociétales progressistes comme les questions homosexuelles ou de solidarité avec les immigrés.

Mais John King restitue avec justesse la complexité des skinheads en tant que mouvement prolo blanc anti-bourgeois au patriotisme et conservatisme parfois limites. Sans cliché ni amalgame, mais avec ses ambiguïtés et ses évolutions.

Un commentaire sur “Skinheads, John King

  1. Hey !

    C’est cool que tu publies régulièrement en ce moment. Toujours un plaisir de lire tes articles. Au fait ça y a est j’ai « L’aveuglement ». Pas mal de lecture en attente car j’ai eu du mal depuis qq mois… Mais ça semble reparti.

    Des bises !

    >

    Aimé par 1 personne

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